Pierre de lune

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Mon triste visage (Mein trauriges gesicht) de Heinrich Böll

Classé dans : Littérature,Philosophie — 15 janvier, 2011 @ 22:05

Voici une nouvelle de l’écrivain allemand Heinrich Böll qui a reçu le prix Nobel en 1972 : Mon triste visage (Mein trauriges gesicht)  :

Comme j’étais dans le port pour regarder les mouettes, mon visage triste attira l’attention d’un policier qui était de ronde dans ce quartier-là. J’étais complètement absorbé par la vue de ces oiseaux qui fonçaient vers le ciel et piquaient vers le sol, cherchant en vain de la nourriture. Le port était devenu un désert et à la surface de l’eau glauque, que l’huile sale avait rendue épaisse, flottait, comme sur un épiderme couvert de croûtes, un bric-à-brac d’objets qu’on y avait jetés pour s’en débarrasser. Pas de navire, les grues avaient rouillé, les entrepôts s’étaient écroulés et on avait l’impression que même les rats avaient abandonné les ruines sinistres des quais. C’était le silence. Depuis des années déjà tout contact avec l’extérieur était interrompu.

Mon regard s’était fixé sur une mouette dont j’observais le vol. Inquiète comme une hirondelle qui pressent le mauvais temps, elle planait la plupart du temps au ras de l’eau et ne se risquait que par intervalles, en poussant des cris aigus, à foncer vers le haut pour rejoindre le vol de ses congénères. Mon vœu le plus cher, si j’avais eu la possibilité d’en exprimer un, ç’aurait été d’avoir un pain, pour donner à manger aux mouettes. J’en aurais brisé des petits morceaux qui seraient devenus autant de cibles blanches pour leur vol désordonné, autant de buts à atteindre vers lesquels elles se dirigeraient. Introduire de la rigueur dans ce bercement d’oiseaux criards aux trajectoires sauvages, par le simple jet d’un morceau de pain, intervenir comme s’il s’agissait d’un écheveau de ficelles que l’on veut démêler.

Mais tout comme elles j’étais affamé, j’étais fatigué aussi et pourtant heureux en dépit de ma tristesse, car c’était beau d’être là debout, les mains dans les poches à regarder les mouettes et savourer ma tristesse.
Mais tout à coup l’administration posa une main sur mon épaule et sa voix me dit :
- Suivez-moi.
Et en même temps la main essayait de me tirer par l’épaule et de me faire faire demi-tour. Je m’arrêtai, secouai la main de mon épaule et dis d’un ton calme :
- Vous êtes fou.
- Camarade, dit celui qui m’était toujours invisible, je vous mets en garde.
- Monsieur, répliquai-je.
- Il n’y a pas de Messieurs, s’écria-t-il en colère, nous sommes tous camarades.
Il se mit alors à côté de moi, me demanda de biais et je fus bien forcé de faire revenir mon regard qui à l’instant encore s’étendait au loin avec bonheur et de le plonger dans ses braves yeux : il était sérieux comme un buffle qui depuis des dizaines d’années n’a rien d’autre que son devoir à se mettre sous la dent.
- Quelle raison… allai-je commencer…
- Raison suffisante, dit-il, votre visage triste.
Je ris.
-Ne riez pas !
Sa colère n’était pas feinte. J’avais cru d’abord qu’il s’ennuyait du fait de n’avoir personne à mettre en prison, pas de putain en situation irrégulière, pas de matelot en goguette, ni de voleur ni d’évadé, mais je vis que c’était sérieux, il voulait m’interner.
- Suivez-moi !
- Et pourquoi ? demandais-je tranquillement.
  
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, mon poignet gauche se trouva pris dans une chaînette et, à cet instant, je sus qu’à nouveau j’étais perdu. Une dernière fois, je me tournais vers les mouettes, regardai la beauté de ce ciel gris et, opérant un brusque mouvement circulaire, tentait de me précipiter dans l’eau, car à tout prendre, il me semblait plus beau de mourir noyé dans cette mélasse infecte plutôt que d’être étranglé par ces sbires dans quelque arrière-cour ou d’être à nouveau emprisonné. Mais d’une secousse le policier m’avait attiré si près de lui qu’il n’y eut plus d’échappatoire.
- Et pourquoi ? demandais-je encore une fois.
- Il y a la loi qui vous fait obligation d’être heureux.
- Mais je suis heureux, criais-je.
- Votre visage triste… dit-il, en secouant la tête.
- Mais cette loi est nouvelle, dis-je.
- Elle a trente-six heures et vous savez bien que toute loi entre en vigueur vingt-quatre heures après sa promulgation.
- Mais je ne la connais pas.
- Cela ne vous met pas à l’abri de la sanction. Elle a été promulguée avant-hier, par tous les haut-parleurs, dans tous les journaux à l’intention de tous ceux qui (à ces mots il me jeta un regard de mépris) ne sont pas encore en mesure de bénéficier des bienfaits de la presse et de la radio, elle a été annoncée par des tracts, on les a distribués sur toutes les routes de l’empire.
Et on verra bien justement où vous avez passé ces dernières trente-six heures, Camarade.

Il m’entraîna. Et c’est alors seulement que je me rendis compte qu’il faisait froid et que je n’avais pas de manteau, c’est alors seulement que la faim se fit sentir et grognait à la porte de mon estomac, c’est alors seulement que je compris aussi que j’étais sale, pas rasé, en loques et qu’il y avait des lois selon lesquelles chaque camarade a le devoir d’être propre, rasé, heureux et bien nourri. Il me poussa devant lui comme un épouvantail à moineaux qu’on aurait pris en flagrant délit de chapardage et contraint d’abandonner le bord du chemin où il rêvait. Tout en sachant bien qu’ils allaient avoir vite fait de trouver une nouvelle raison de m’emprisonner, mon cœur était lourd, car ce chemin traversait les lieux de mon enfance qu’après ma visite au port je m’étais promis de revoir. Des jardins, jadis pleins de d’arbustes, dont le désordre faisait la beauté, des allées couvertes de végétation, tout cela avait été aplani, ordonné, nettoyé, mis au carré, aménagé pour les associations patriotiques qui, le lundi, le mercredi et le samedi, étaient tenues de défiler ici. Seul le ciel était comme autrefois, l’air comme en ces jours-là où mon cœur était gonflé de rêves. Ici et là, je vis en passant qu’à plusieurs casernes d’amour était accroché le panneau officiel à l’intention de ceux dont c’était le tour aujourd’hui comme chaque mercredi de prendre part à la joie par l’hygiène. (…)
 
Par bonheur, nous atteignîmes alors le poste de police, car juste à ce moment-là les sirènes retentirent, ce qui voulait dire que les rues allaient être inondées de milliers de gens avec une expression de joie modérée sur le visage (il était, en effet, prescrit de ne pas manifester une joie trop grande au moment de la cessation du travail, sinon cela signifierait que le travail est une chose pénible, par contre l’allégresse était de règle en se mettant au travail, allégresse et chants), et ces milliers de gens auraient été obligés de me cracher à la figure. En réalité la sirène indiquait qu’on était encore à dix minutes de la sortie du travail, car chacun était tenu de se livrer dix minutes durant à une toilette approfondie, selon la parole de l’actuel Chef de l’Etat : le bonheur par le savon.
La porte du commissariat de ce quartier, un simple bloc de béton, était gardée par deux sentinelles qui, à mon passage, me firent subir le « châtiment corporel » de rigueur : ils me frappèrent à la tempe avec leur baïonnette et firent retentir le canon de leur pistolet contre ma clavicule, conformément au préambule de la Loi n°1 de l’Etat : (…).Nous parcourûmes un long couloir nu, avec beaucoup de grandes fenêtres, puis une porte s’ouvrit d’elle-même, car les sentinelles avaient entre-temps fait part de notre arrivée et en ce temps-là où tout le monde était heureux, gentil, ordonné et où chacun s’efforçait d’utiliser chaque jour la livre de savon prescrite, en ce temps-là l’arrivée de quelqu’un qu’on avait capturé (qui avait été arrêté) faisait figure d’évènement.Nous pénétrâmes dans une pièce presque vide, où il n’y avait qu’un bureau avec un téléphone et deux sièges. Il fallut que je me mette au milieu de la pièce et il ne se passa rien. Ils s’y prennent toujours ainsi. C’est ce qu’il y a de pire. Je sentais mon visage se délabrer de plus en plus, j’étais fatigué, et j’avais faim, et même cette dernière trace de bonheur que m’avait procurée ma tristesse avait disparu, car je savais que j’étais perdu.Quelques instants plus tard un homme grand et pâle entra, dans l’uniforme brunâtre du sous-interrogeant. Il s’assit sans dire mot et me fixa des yeux.
- Profession ?
- Simple camarade.
- Né ?
- Le un un un, dis-je.
- Dernier emploi ?
- Détenu.
Les deux se regardèrent.
- Libéré quand et ou ?
- Hier, Immeuble 12, cellule 13.
- Envoyé où ?
- Dans la capitale.
- Papiers.
Je sortis de ma poche mon attestation de libération et la lui tendis. Il l’agrafa à la carte verte qu’il avait commencé à remplir avec les indications que je lui avais déjà données.
- Délit précédent ?
- Visage heureux.
Les deux se regardèrent.
- Explication, dit le sous-interrogeant.
- Jadis, dis-je, mon visage heureux avait frappé un policier le jour même où la tristesse générale était prescrite. C’était le jour du décès du Chef.
- Durée de la peine ?
- Cinq.
- Conduite ?
- Mauvaise.
- Motif ?
- Travail défectueux.
- Affaire réglée.
Le sous-interrogeant se leva alors, vint vers moi et me cassa exactement les trois dents moyennes antérieures : c’était le signe que je devais être stigmatisé comme un récidiviste, une mesure plus sévère que les autres, à laquelle je ne m’étais pas attendu. Le sous-interrogeant quitta la pièce et le garçon épais, dans un uniforme brun foncé, entra : l’interrogeant.Ils me frappèrent tous : l’interrogeant, l’interrogeant-chef, l’interrogeant divisionnaire, le juge initial, le juge final et, en outre, le policier m’infligea tous les châtiments prescrits par la loi. Et ils me condamnèrent à cause de mon visage triste à dix ans, tout comme cinq ans plus tôt, ils m’avaient condamné à cinq ans à cause de mon visage heureux.

Il me faut essayer maintenant de n’avoir plus de visage, si je réussi à survivre aux prochaines années qui viennent, sous le signe du bonheur et du savon.

Heinrich Böll dépeint une société totalitaire qui voudrait tout contrôler jusqu’aux émotions mêmes des êtres humains. Cela peut paraître surréaliste. Pourtant, des systèmes politiques ou bien religieux, sous de fallacieux prétextes d’ordre et de bienséance, ont tenté dans le passé l’asservissement des individus par une intrusion dans leur intimité,  et certains malheureusement continuent encore à agir de la sorte. On ne peut qu’imaginer aisément les effets déshumanisants et destructeurs qu’il en résulte.

Elès 

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